5 juin 2016

J'ai pensé à tous ces cons qui avaient dit que mon projet était impossible

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L'hérésie du docteur Bombard
LEMONDE.FR | 19.07.05 | 20h31  •  Mis à jour le 20.07.05 | 08h20

Samedi 6 décembre 1952, après cinquante jours de dérive solitaire dans
l'Atlantique, Alain Bombard a rédigé son testament. Il a griffonné dans son
carnet de bord quelques dispositions personnelles, et cette phrase : "Je
tiens à dire que mon expérience est valable pour cinquante jours. Ce n'est
pas parce que j'arrive mort que les naufragés doivent désespérer." Puis il
s'est allongé entre les deux boudins de son radeau pneumatique, qu'il
pouvait toucher en écartant à peine les bras, et il a attendu la mort.

"Je n'en pouvais plus, se souvient-il. Le soleil m'écrasait, j'avais des
hémorragies buccales et rectales, ma tension était tombée à 10. Mourir,
alors, me semblait facile. On s'endort, et on ne souffre plus." Le naufragé
volontaire a encore inscrit "Bombard l'hérétique" sur le boudin du Zodiac.
Puis, sous le soleil de plomb que les nuages semblaient contourner à
dessein, il s'est allongé. "Ca a duré une demi-heure, poursuit-il. Puis je
me suis mis à rigoler. J'ai pensé à l'effet de ce radeau s'échouant quelque
part avec un mort à bord, qui laissait des conseils pour ne pas mourir !" En
1520, Fernand de Magellan avait perdu la vie en prouvant qu'on pouvait
rejoindre l'Orient en partant vers l'ouest ; en 1893, Fridtjof Nansen avait
piégé son Fram dans la banquise pour démontrer qu'un courant traversait
l'océan Arctique de part en part. Les plus beaux moments de l'exploration de
la Terre furent des démonstrations, des voyages commencés en pensée.

En 1952, la Terre est connue d'un pôle à l'autre, mais le corps humain reste
une planète à explorer. Un interne inconnu de 27 ans, nourri de récits
d'aventures, conçoit un voyage de l'esprit. Ce qu'il faut démontrer ? Un
naufragé peut survivre sur un radeau, sans eau ni vivres, assez longtemps
pour traverser l'Atlantique. Ou encore, comme il le formule aujourd'hui :
"Un moral de fer peut sauver de la mort." L'homme qui raconte arrive à
petits pas dans sa maison qui surplombe la Méditerranée. "Aujourd'hui, je
nage plus vite que je ne marche", sourit-il, ajoutant : "Vous m'avez fait
rater un Vivaldi." Alain Bombard a voulu être musicien, il doit à cette
vocation sa fameuse barbe qui devait le faire ressembler à Debussy - "mais
ça fait plutôt Moussorgski." Il a été bon violoncelliste. "J'ai la chance de
pouvoir entendre la musique que je lis. Dans l'Atlantique, j'avais un
dictionnaire de dix mille thèmes musicaux. Je me faisais des concerts
mentaux." Puis, ayant évoqué son enfance "éblouie" au côté d'une grand-mère
adorée, médecin et amie de Marie Curie, il raconte la genèse de son odyssée.

C'est un enchaînement logique, qu'il fait remonter au printemps 1951 quand,
interne à Boulogne-sur-Mer, il a vu, impuissant, arriver les corps de
quarante-trois marins noyés. Réalisant l'importance des naufrages et de
leurs "deux cent mille victimes annuelles", Alain Bombard voit la
possibilité d'une oeuvre utile : "J'avais longuement étudié le cas des
déportés, des prisonniers et des populations sous-alimentées," écrit-il dans
Naufragé volontaire. "Et avec cette déformation du médecin, pour qui la
science reste lettre morte tant qu'elle n'est pas suivie d'une application
pratique, je concluais souvent mes recherches théoriques par cette question
: "A quoi cela sert-il ?""

A quoi ça sert ? Cette fois la réponse est excitante : à sauver des vies. Le
médecin "hérétique", qui n'aime jamais tant avoir raison que contre ses
semblables, est guidé par deux convictions. D'abord, on peut survivre
au-delà des limites communément admises : "Les physiologistes ne tenaient
souvent pas compte de la puissance de l'esprit et de son influence sur les
réactions du corps, influence pourtant attestée par les jeûnes de Gandhi..."
Ensuite, la peur tue. Se penchant sur les naufrages célèbres, de la Méduse
au Titanic, Bombard juge que nombre de décès ne peuvent être attribuées ni à
la faim, ni à la soif, ni à la noyade : "Naufragés des légendes, vous êtes
morts d'épouvante." Il serait injuste de tenir grief au jeune interne de
1951 d'avoir sous-estimé la puissance létale de l'hypothermie, encore mal
connue à l'époque.

Quand il raconte aujourd'hui les prémisses de son voyage, Alain Bombard
s'étend longuement sur un aspect resté en retrait de son livre : son amour
de l'eau. Depuis ses vacances d'enfance en Bretagne, il est homme-poisson :
"J'ai 80 ans, j'ai failli laisser ma peau dans un accident de santé, mais je
peux encore nager 3 kilomètres !", dit-il avec un sourire gourmand, qui
creuse ses joues de fossettes et découvre deux incisives rondes comme des
coquillages.

La nage est un aspect important, intime, de sa passion pour la mer, qu'il
intègre à sa démonstration. "A 23 ans, j'ai nagé de Boulogne à Calais, 58
km, sans me graisser le corps. A l'arrivée, j'avais une soif psychologique
terrible. J'ai demandé une carafe d'eau dans un café, je n'ai bu qu'un
demi-verre ! Par contre, pour traverser la Manche, j'avais dû m'enduire de
lanoline, de saindoux et de vaseline : j'ai bu six litres !" Alain Bombard
en déduit qu'on s'hydrate dans l'eau de mer, ce dont il trouve confirmation
dans des traditions polynésiennes. Et cette confiance dans la mer
nourricière lui permet de briser un tabou. Surpris par une panne de moteur
sur un Zodiac au large de Boulogne, il dérive pendant trois jours. Dès le
premier, il avale de l'eau de mer, en petite quantité, et évite la
déshydratation, contrairement à son compagnon.

L'idée du voyage est née : la mer peut, en dernière urgence, fournir au
naufragé sa boisson. Peut-elle suffire à le nourrir ? Pour le démontrer, il
faut se faire naufragé volontaire.

Bombard se rend alors au Musée océanographique de Monaco, où il entreprend
des recherches sur les différentes espèces de poisson, la composition de
leur chair crue, la manière de les pêcher, de les inciser pour en extraire
le jus qui sera la boisson de base. En quelques mois, il a réuni les termes
de son équation : on peut passer moins de dix jours sans boire et trente
sans manger ; absorber 80 centilitres d'eau de mer par jour pendant cinq
jours avant de risquer une néphrite ; et combattre le risque de scorbut en
mangeant du plancton, qui fournira l'indispensable vitamine C.

Partir traverser l'Atlantique avec ce seul bagage est une idée un peu
foutraque, puisque, si le poisson ne mord pas et qu'il ne pleut pas, la
survie est problématique au-delà d'une semaine. Mais le jeune médecin croit
en son étoile et convainc assez de monde pour lancer son galop d'essai en
Méditerranée. Le 25 mai 1952, à 5 heures du matin, il se fait remorquer au
large du port de Monaco sur l'Hérétique, un Zodiac de 4,65 mètres, bâché et
gréé d'une petite voile d'optimist. Un marin anglais de rencontre, Jack
Palmer, a accepté d'être son compagnon et son navigateur.

La première étape, jusqu'aux Baléares, justifie toutes les craintes. En
dix-huit jours de navigation erratique, au gré des courants, des grains et
des longs calmes plats, l'Hérétique atteint son but, mais à quel prix.
Pendant les deux premières semaines, Bombard n'a pêché que deux mérous. Se
jetant à l'eau, il a harponné un thon, mais, note-t-il, "j'ai bien failli
être pêché par le poisson." Le quatorzième jour, un cargo s'est dérouté pour
fournir un ravitaillement d'urgence aux deux marins écœurés de plancton.
Optimiste, Bombard dresse pourtant un premier bilan encourageant : "Nous
avons bu de l'eau de poisson quatre jours, et de l'eau de mer [dont six
d'affilée]. Les urines ont été normales, il n'y a pas eu de sensation de
soif. Ni diarrhée ni vomissements, mais une constipation opiniâtre."

Et le jeune interne, qui tient son sujet de thèse de médecine, poursuit son
check-up : "La faim se manifeste de la façon suivante : douleurs à type de
crampes à irradiations antérieures aux deux épaules le premier et une partie
du deuxième jour. Le troisième jour, ces douleurs cessent et font place à
une somnolence et une fatigue permanentes." Après un aller-retour à Paris
pour voir sa fille qui vient de naître et convaincre ses commanditaires
hésitants, le naufragé volontaire se sent prêt pour le grand saut.
L'Hérétique est convoyé par cargo jusqu'à Tanger. Palmer hésite, mais rien
ne peut plus arrêter Bombard. Le 13 novembre, il s'engage dans le détroit de
Gibraltar et met le cap sur l'Atlantique, seul à bord de son canot
gonflable. Et sans avoir, de sa vie, utilisé un sextant.

Quand, cinquante-deux ans après ce voyage mémorable, nous avons demandé à
Alain Bombard quelle incroyable motivation l'avait poussé à tenter ce coup
de poker solitaire, il est revenu à sa démonstration : "J 'ai prouvé que
l'homme est faible, mais que s'il a un moral de fer, il résiste." Et il a
raconté l'histoire d'un groupe de résistants déportés à Buchenwald : "La
moitié sont morts de désespoir lorsqu'ils ont compris que les SS avaient
confisqué les lettres qu'ils avaient été autorisés à envoyer à leur
famille." Surpris par ce pas de côté, nous l'avons interrogé encore sur ce
souvenir. Et Alain Bombard a raconté longuement l'histoire de "Cortibar et
Bronciato". "Cortibar", c'était son ami d'enfance, Dominique, fils de
l'éditeur José Corti. Et "Bronciato", lui-même.


En 1944, Dominique a été déporté dans l'un des derniers trains pour
l'Allemagne. "On est allé l'attendre au Lutétia avec sa mère, dit-il. Mais
il n'est jamais revenu." Il raconte aussi avoir fait le voyage dans les
camps de concentration libérés pour tenter, en vain, de retrouver son ami,
et se souvient d'un déporté "tué par une boîte de corned beef." Alain
Bombard refuse de faire un lien entre cet épisode et son aventure de 1952,
où le jeûne tient une place centrale. "Non, ce qui a tout déclenché, c'est
le choc des marins noyés dans le port de Boulogne." Et ce besoin forcené
d'achever sa démonstration, contre tous les sceptiques.

Dans l'Atlantique, après son désespoir du 6 décembre, le naufragé a eu la
chance de croiser la route du paquebot Arakaka, qui l'a accueilli à bord
pendant une heure et demie. Le capitaine lui a annoncé sa position correcte,
rectifiant une erreur de navigation de 600 miles. Bombard a accepté un repas
: "Un oeuf sur le plat, un petit morceau, un très petit morceau de foie de
veau, une cuillerée de choux et deux ou trois fruits." Cette première
entorse à son régime tout poisson, réveille une faim terrible. Dans les
derniers jours de sa traversée, Bombard est terrassé par des crampes
d'estomac, bâille, fait des cauchemars gastronomiques et maigrit à vue
d'oeil. La ré-alimentation trop brutale a bousculé son organisme affaibli. A
son arrivée à La Barbade, il aura perdu 25 kg et souffrira d'une sévère
anémie. "Ce repas sur l'Arakaka a failli me tuer", dit-il.

En 2001, après son démâtage dans le Vendée Globe, Yves Parlier a fait seul
des réparations de fortune aux Kerguelen. Puis il est reparti boucler son
tour du monde : il a divisé son stock de nourriture en soixante rations
quotidiennes de 800 kilocalories, moins du quart de la normale. Bombard et
les grands aventuriers faisaient partie de ses lectures d'enfance.
"Adolescent, raconte-t-il, je faisais de petites expériences de survie qui
me donnaient accès à des mondes interdits au commun des mortels. Je grimpais
aux arbres, je dormais la fenêtre ouverte sans chauffage... Mais rien ne
prépare au jeûne. Vous pouvez passer deux jours sans manger, vous ne
connaîtrez pas cette sensation de faim permanente qui m'a hanté dès que j'ai
repris la mer."

Quand il a compris qu'il n'était pas préparé à cette épreuve-là, Parlier a
envoyé un télex à un psy puis, déçu, s'est fait lire, à la radio, les
passages techniques de Naufragé volontaire. Il a pris le temps de pêcher et
se souvient du bonheur de cette dorade coryphène de 85 centimètres attrapée
au large du Brésil. Sur les conseils de Bombard, il a éclairé sa voile la
nuit pour piéger des poissons volants. Depuis cinquante ans, des radeaux de
survie nommés"Bombard" veillent à bord des bateaux de plaisance, enfermés
dans des boîtes blanches, avec une trousse de pêche. Nombre de naufragés
leur doivent la vie. L'Hérétique, lui aussi, a été plié dans une caisse.
Trop endommagé pour rester exposé, il attend sa restauration dans les
réserves du Musée de la Marine.

Une nuit, après soixante-cinq jours de mer, Alain Bombard a vu la lumière du
phare de la Barbade se refléter dans les nuages. "J'ai ri, se souvient-il.
J'ai pensé à tous ces cons qui avaient dit que mon projet était impossible."


Charlie Buffet
Article paru dans l'édition du 21.07.04
 


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