23 déc. 2016

Le noël du passeur

Le Noël du passeur
Conte de Noël
http://www.2noel.com/le-no-l-du-passeur-198.html

Robbe, le passeur, est, cette nuit, d'une humeur exécrable.
Il faut bien le dire, Robbe n'est pas doué d'un heureux caractère. Il
cause peu, ne sourit jamais, ne répond que par monosyllabes aux gens
qu'il prend dans sa barque, et quand on le paie, il remercie d'un signe
de tête qui signifie : " c'est exact „ plutôt que " merci „. Rien
d'étonnant à cela : il gîte tout seul dans la maison au bord de l'Escaut
où sa mère mourut jeune, où, quand il eut dix-sept ans, il trouva son
père pendu. La maison est solide, mais basse, et sordide. Point de
rideaux aux fenêtres, dont les carreaux sont mats de crasse. Un poêle de
Louvain qui porte toujours sur son tuyau plat une cafetière et un
coquemar de cuivre bosselé; un vieux bahut appuyé de guingois au mur;
une table couverte d'une toile cirée pelée par plaques ; trois chaises
de paille ; et, dans la petite chambre à côté de la pièce principale, un
lit toujours défait ; voilà tout l'ameublement. Le moyen de vivre gai
dans cette maison-là !
Avec sa barbe et ses cheveux roux en broussaille, et ces trois rides
profondes, creusées en éventail entre les yeux, au-dessus du nez épaté,
Robbe, qui a cinquante ans, en paraît davantage. On ne lui connaît pas
d'amis. S'il boit, ce n'est pas à l'auberge : il garde, dans l'armoire,
sa bouteille d'eau de vie, qu'il consulte parfois, jamais avec excès.
Il n'a pas d'ennemis non plus. Tout le monde peut avoir besoin de lui
pour passer le fleuve, et il ne refuse jamais ses services, pas même la
nuit. On n'a qu'à frapper à sa porte, si l'on passe par chez lui, et, si
l'on se trouve sur la rive opposée, qu'à tirer la chaîne d'une cloche
suspendue à un poteau: il sort de son lit, allume un falot, et s'en va
détacher sa barque en silence. Il suffit de payer le prix double.
Quant aux pratiques religieuses, on ne lui en connaît pas. L'église du
bourg est toute proche : au bout du chemin qui remonte de la petite
vallée. Il n'y a plus mis le pied depuis vingt ans. Il n'a plus fait ses
pâques depuis trente. Je crois bien qu'il fait maigre le vendredi, le
plus souvent aussi les autres jours : parce qu'il vit du poisson qu'il
prend dans ses nasses et son carrelet. Un homme bizarre, vraiment.
Bourru, sans doute ; mais méchant, non pas.
Or, cette nuit, il rentre en grommelant et claque la porte. Quel froid
de loup aussi ! Le fleuve charrie de gros glaçons. Les mains gercées ont
eu du mal à arrimer la barque après la corvée. Ah, oui ! parlez-moi
d'une corvée ! La nuit de Noël est pire qu'un jour de foire ! Pendant
une heure, la barque a fait la navette d'une berge à l'autre, un peu de
biais, à cause du courant. Depuis onze heures, ç'ont été, l'un après
l'autre, des groupes de gens d'au-delà, et la petite cloche n'a guère
arrêté de sonner sur la rive. Ça lui est égal que les chrétiens aillent
à la messe de minuit, si ça leur chante. Mais pourquoi diable sont-ils
si impatients ? Ils étaient là à frapper des pieds la terre durcie, à le
presser : " dépêche-toi, Robbe, on gèle ! " Eh, morbleu, est-ce qu'il ne
gèle pas, lui, dans sa barque, la main aux rames ? Si on croit que le
gain vaut la peine qu'il se donne !... Mais ouf ! la corvée est finie,
espérons-le. Robbe pose sa lanterne sur la table, va tisonner le feu,
bourre son brûle-gueule, et s'assied sur une chaise boiteuse, un coude
sur la tringle du poêle.
Dans la froide nuit où les étoiles grelottent, pointues et étincelantes
comme des cristaux de glace, les trois cloches de l'église achèvent de
sonner la messe de minuit.
Puis le silence s'installe autour de la maison solitaire, exagéré par le
clapotis de la marée haute et le choc des glaçons contre la barque amarrée.
A quoi Robbe peut-il bien songer ? La bonne chaleur du poêle peu à peu
l'enveloppe, brûle ses mollets, pique ses genoux. Il étend les jambes en
grognant, peut-être d'aise, on ne sait pas.
Jusqu'à deux heures de la nuit, il a le temps de sommeiller sur sa
chaise. Ce serait une mauvaise farce du diable si quelqu'un venait le
déranger maintenant...
Gravement, un à un., comme un avare compte son or, minuit compte ses
douze coups au clocher.
Robbe tire sur sa pipe qui jute, croise ses jambes, se remet à songer.
A peine le douzième coup est-il tombé, que la petite cloche du poteau,
sur la berge d'en face, s'agite timidement.
Robbe sursaute, furieux, et lâche un juron. " Encore ? "
Mais il est le passeur. Il fera sa besogne. La routine est plus forte
que sa méchante humeur. Il sort en mâchonnant de gros mots, muni de sa
lanterne, détache la chaîne, saute dans son bateau et le pousse en
pagayant vers l'autre bord.
Ah ! du moins les gens qui l'attendent cette fois ne semblent pas
impatients. Deux ombres immobiles sur la berge...
Il accoste, et leur fait signe de descendre. Un homme vêtu d'une
houppelande brune saute d'abord dans la barque, puis tend la main pour
aider à descendre une femme qui tient un bébé bien couvert sous son manteau.
" Quelle pitié! pense Robbe. Dehors, à cette heure, avec ce gosse! Ça
n'a pas le sens commun ! „
L'homme se tient debout, la femme s'assied face au passeur. La lanterne
accrochée au banc du milieu éclaire d'en bas leur visage. Ce sont des
étrangers : s'ils habitent un des bourgs voisins, ce doit être depuis
peu. Robbe ne les connaît pas. L'homme à barbe grisonnante peut avoir
soixante ans ; la femme est jeune et pourrait être sa fille. Elle est
vêtue pauvrement ; mais son visage, doux et beau, impressionne le rude
passeur.
Tout en ramant, il se dit : " Non, je ne les ai jamais vus. „ Cependant,
au fond de sa mémoire, quelque chose proteste. Si, il doit les avoir vus
! Habillés comme ça, précisément. Dans sa jeunesse peut-être, à une
kermesse ? Mais il y aurait de cela trente ans ; ils seraient morts
déjà, ou fort vieux. Robbe est distrait au point qu'il aborde mal. La
barque heurte assez violemment la berge, et l'eau glougloute tout
autour. L'homme au manteau brun, s'appuyant sur son bâton, saute à terre
; la barque attachée, le passeur aide la femme à monter. Il se sent
radouci, presque penaud. Qu'est-ce qui lui prend, au vieil ours ?
- Messe de minuit ? demande-t-il enfin, obéissant à un étrange besoin
d'être aimable.
- Oui, dit l'homme.
- Vous êtes un peu en retard.
- Très peu.
La femme sort de sa cape une main fine et tend à Robbe une pièce de
monnaie. Et Robbe accepte la pièce sans regarder si le compte est exact.
Décidément, il n'est plus Robbe.
Et même, comme les voyageurs le remercient et, en partant d'un pas
pressé, le saluent, Robbe ôte sa vieille casquette de loutre - ce qu'on
ne lui avait jamais vu faire, même pour le bourgmestre.
Il est rentré dans la chambre, tout rêveur. Avec des gestes de
somnambule, il s'en va prendre la cafetière et remplit un bol ébréché de
café fumant. Mais il oublie d'en boire. Il reste debout, les yeux fixes,
les bras ballants, un long moment. Puis il va s'asseoir près du poêle.
- " Mais où diable ai-je vu ces gens-là ? „ se demande-t-il encore.
Puis, en cherchant, sa pensée se dilue de nouveau, se défait. Mais son
cœur s'est réveillé.
Il s'en élève comme un doux murmure d'orgue et une odeur d'encens. C'est
comme si la messe de minuit envahissait sa chambre de vieux sacripant.
Et sa pensée tout à coup ressort de l'ombre :
Où sont-ils à présent ?... Ils doivent être arrivés. Ils n'auront plus
trouvé de chaise ni de banc. Ils se tiennent debout sans doute, sous le
porche, là où, jeune gaillard déjà peu édifiant, Robbe lui-même se
tenait jadis avec quelques copains pendant la messe, bavardant et
crachant sa chique... Coquin de sort ! Quelle vie de chien il a menée
depuis !... Il doit faire bon à l'église... Robbe se souvient de sa
mère, la pauvresse en longue cape noire, qui l'y conduisait le dimanche
au temps où il était petit...
Et le cœur se remet à vivre, comme une plaie profonde dont on a arraché
le pansement. Le pauvre bougre ne sait plus ce que c'est que pleurer,
mais je crois bien que son cœur sanglote.
Il ne saurait plus être question de sommeiller. Il va falloir attendre
la fin des offices, seul avec cette tristesse en lui...
Sa pensée est de nouveau repartie à la recherche des étrangers. Son cœur
le pousse dehors.
Il s'est levé, il a pris sa lanterne, et le voici qui monte vers
l'église, dont les vitraux découpent là-haut trois ogives roses dans un
bloc de nuit plus dense, devant le ciel étoilé !
L'église est comble. Sous le porche, il y a des gens debout, mais les
voyageurs n'y sont point. On dévisage Robbe avec des yeux étonnés, mais
il n'y prend pas garde.
Une tiédeur sort de la foule, avec une vague odeur d'haleines chargées
et d'habits de dimanche. Une sonnette tinte tout là-bas, dans le chœur
illuminé. Au jubé, des voix frustes chantent: " .., dona nobis pacem, „
et l'orgue continue seul, très doux.
Sans y songer, Robbe a joint ses rudes mains. Il se surprend à
marmonner: " Notre Père qui êtes aux Cieux... et pardonnez-nous nos
offenses... „ S'il y avait là un prie-dieu, je suis sûr que Robbe
tomberait à genoux.
La messe finie, debout près de la porte, il voit la foule s'écouler
devant lui et dévisage tout le monde. L'étonnement des villageois le
laisse indifférent. Il sait bien, lui, qui il cherche; mais il ne
saurait dire pourquoi il cherche. L'église s'est vidée. Il n'a pas revu
la femme qui porte un bébé, ni l'homme au manteau brun... Peut-être
prient-ils encore derrière un pilier... Timidement, comme dans un lieu
inconnu, il s'avance jusqu'au chœur. Les cierges de l'autel sont déjà
éteints ; toute la lumière vient de la crèche. Ah ! cette crèche, devant
laquelle sa mère jadis le fit prier ! Il en regarde un à un les
personnages. Les bergers d'abord, en qui le pauvre se reconnaît, les
mages ensuite, au premier plan, et puis au fond, sous les grosses bonnes
têtes du bœuf et de l'âne, Marie et joseph agenouillés devant l'Enfant
Jésus... Pourquoi Robbe tombe-t-il à genoux. Il pleure vraiment, ma parole !
Saint joseph porte une houppelande brune, et son bâton traîne à côté de
lui, dans la paille. Marie est enveloppée dans un ample manteau gris, et
une bougie éclaire d'en bas son visage doux et beau.
Robbe comprend maintenant ! C'est là, à la crèche, qu'il a vu, dans son
enfance, l'homme et la femme à qui tout à l'heure il a fait passer le
fleuve et qu'il a voulu retrouver à tout prix !
Sa vieille âme n'est plus que sanglot et lumière ; et le petit enfant
qu'il fut jadis lui remet sur les lèvres la prière de tout le monde :
Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il.

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